Le Vigile

Quelquefois s’interrompt le flux intérieur. Vacance des mots hérités en songe. De moins en moins fréquente. Que serais-je sans eux ? Le paysage qui m’anime s’émiettrait. Nous sommes alignés l’un à l’autre. Planètes, étoiles et galaxies reposent sur les fondations sonores que j’élabore sans fin. Dangereuses interruptions.

Aspiré, je me rétracte en mon centre, lequel fuit, change de place, de direction. Je tombe, je m’enfonce à l’écoute de milliers d’oiseaux célébrant la fin du jour. Je suis au bord de la route. Je suis assis. Il me semble descendre, là, au creux de la terre, plongeur malgré moi, le sol s’ouvrant sous mes pieds. Je suis sans prise sur une force me happant au-delà de toute distinction entre le monde et mes yeux. Je nage dans l’indéterminé. Je me disloque. Je suis mille morceaux épars, dissous dans un continent sans nom qui me fait un siège, me sape de l’intérieur, membre par membre, les dents, les globes oculaires, les ongles, le sexe, happés, aspirés un à un. Disparition aux confins. Doucement, je me rétablis, au prix de lentes pirouettes, en l’absence du moindre repère. J’émerge, couvert d’humus, de glaise, boues mortelles qui me brûlent le corps. Quel est mon âge ? Je suis sans âge, couché dans un champ où m’ont guidé mes jambes prudentes, prévenantes. Je suis une ombre, de celles qui fuient aux premières lueurs du soleil. Ombre, je me cache, évite la compagnie des gens. Dans les profondeurs somnole un puits. Il y a un arbre aussi. Un chêne.

Suis-je déjà le grand Rutil ? Plus tard, quand je serai grand.