Le Palais des haches

Et j’étais dans les bois, entourée de papillons multicolores. Soudain trois séquoias géants poussèrent à mes pieds et je donnai trois coups de poing. J’étais très fière de mes coups de poing. Je pouvais abattre des arbres centenaires. Et j’entendais de nouveau les cohortes de fourmis qui portaient d’innombrables morts s’en revenant du Pays des Morts. Tous ils chantaient, palabraient, après tant de siècles passés en silence. Ils se déshabillaient, se laissaient dorer par les rayons du soleil. Certains portaient des cicatrices au front. A d’autres, il manquait les oreilles, le bras droit, le bras gauche, un pied, quelques doigts, un ou deux orteils. Ceci était sans importance. Personne ne leur poserait de questions. Déjà, on préparait les réjouissances. Je ne comprenais pas : tant d’entre eux avaient perdu le nez. Le ventre du Pays des Morts était-il si friand de nez ? Bien entendu, personne ne leur poserait de questions. J’interrogeai quelques grandes fourmis. Elles me crachèrent à la face. Je leur demandai si elles connaissaient madame Sirkis. Elles me brûlèrent les cils, les sourcils, les poils des aisselles et ceux du pubis. Je leur ordonnai de repousser et ils repoussèrent, mais je n’obtins pas de réponse. Ensuite, au milieu des immenses cohortes, je vis une toute petite fourmi ployant sous un mort grand comme quarante séquoias. Immédiatement, l’animal me cracha à la face. Je mordis le gros orteil du mort. Il ne put s’empêcher de sourire : « Je n’ai plus de nez ! Je n’ai plus de nez ! Plus de nez ! Plus de nez ! » Ensuite, la fourmi se fit gigantesque et le mort disparut entre ses antennes. Madame Sirkis était inconnue et la disparition des nez ne livrerait pas son secret. Je vis cependant que certains étaient dotés de plusieurs nez, parfois jusqu’à dix. Les uns avaient-ils usurpé celui des autres ? Rien n’était moins sûr. Je me fis à l’idée de ne jamais connaître la réponse et cessai de m’inquiéter. Mes cils, mes sourcils avaient repoussé, de même mes poils pubiens et ceux de mes aisselles. Peut-être, me dis-je, était-ce lié à certaines pratiques en vogue au Pays des Morts. Quelle raison avais-je de m’en soucier ? Madame Sirkis, en vérité, n’était-elle pas une grande voleuse de nez ? Quelque habile collectionneuse ? Faisant payer son écot à chaque mort quittant le Pays des Morts sur une fourmi toute neuve ? Madame Sirkis et ses millions de nez ? Etait-ce envisageable ?