Walla

[Walla] nous décrit la prome­nade épique qu’une série de personnages (Haï, Wozul, Gorda, Walla…) ont entre­prise dans une contrée pleine d’intérêt : « Nous allions à notre gré. Il y avait tant de gens à rencontrer. La montagne était jolie, la plaine était aérée, il y avait de belles collines. » Voici pour la justification. Que se passe-t-il durant cette promenade ? Je n’oserais pas répondre rien. Au contraire, des centaines et des milliers de choses, mais leur enchaîne­ment ne semble vouloir aboutir à aucun évé­nement notoire, ne s’attache à aucun fil nar­ratif traditionnel. Les personnages n’arrêtent pas de faire, de rêver faire et de regarder faire le monde autour d’eux, le texte négli­geant de nous renseigner sur leurs motiva­tions ou sur les lois qui les gouvernent. Tou­jours, nous demeurons dans le rythme, l’énergie harcelante de l’écriture, rendue par des phrases courtes et juxtaposées. Une infi­nité de tableaux merveilleux s’élaborent et se désagrègent ainsi sous nos yeux, n’ayant en commun, outre l’impitoyable patte de l’au­teur, que leur force d’évocation et quelques personnages. De l’histoire de ces derniers, nous ne saurons pas grand chose. Peu im­porte, finalement, depuis quand Walla et ses comparses vont ainsi à travers le pays, s’observent, se parlent et s’égratignent. Peu im­porte d’où ils viennent, qui ils sont. Leur avenir n’a d’autre intérêt que la question (et sa réponse en suspens) : « Que se passera-t-il, disait Walla. La prairie est là. Nous sommes là. Et nous ne serons plus là. » Le récit les dé­couvre pour nous un moment (quelques jours, quelques heures, le temps d’un songe), occupés à être ensemble, en proie aux sortilèges de la nature, pas le moins du monde étonnés de ce qui leur arrive, acquis de toute éternité à la succession des départs et des naissances, des trêves et des combats. Accoutumés au jaillissement du sang, à la montée des salives et des sèves, à la vue des terres brûlées, n’ayant en commun que cette « brutalité » dont la beauté nous transporte à chaque instant de la lecture. Mais Wozul et les autres sont les guerriers d’un monde sans pitié, les enfants vulnérables d’un univers en perpétuelle transformation. Et c’est peut-être d’abord de cette mise en perspective que jaillit l’émotion, comme si l’aspect puis­sant et dérisoire de la nature humaine, sou­dain mis à distance, prenait sa juste valeur esthétique. Dans la savane que nous montrent les documentaires à la télévision, on est étreint, chassé, dévoré sans relâche. Ainsi dans Walla. On y chasse, dort, enfante à son tour. Mais la pitié n’a pas place, non plus la commisération. Tout acte s’inscrit dans une logique infaillible qui le submerge et dont il assure la pérennité. Chacun exerce son pou­voir là où il le peut, comme il le peut, et, ce faisant, sans cesse, le relativise.

(Françoise Delmez, Le Carnet et les Instants)