Le Vigile (Monsieur Rutil)

Aussi Rutil a-t-il la nostalgie perpétuelle des temps immuables qu’il a quittés à sa naissance pour endosser une vie précaire. Qui était-il avant d’être expulsé du fleuve, qu’était-il avant d’exister, qu’en était-il de ce qui régnait avant la parole ? Si le flux se brisait définitivement, ne verrait-il pas enfin les choses telles qu’elles sont, dans leur être même, hors du langage qui les trahit et les annule alors même qu’il les désigne ? L’univers, étranger à toute dualité, ne pourrait-il alors, de façon immanente, professer « quelque source illustre d’inconnaissance » ? À l’ombre du langage établi et de ses associations limitées, il y a peut-être une matière, intelligente sans connaissance, dont le vigile croit parfois entendre les bruissements dans ses membres comme dans les particules de la nature, dans les fluorescences et les évanescences de l’atmosphère, dans ce « carrefour du ciel où se reposent les étoiles ». À ne jamais cesser d’écouter les mots qui lui parlent et les chuchotements d’une langue plus ancienne, à ne jamais se taire, exerçant une surveillance vigilante sur l’état du monde, Rutil porte le langage à incandescence et le fait imploser avec des termes détonnants, rares, sales, incongrus ou révoltants, qui viennent jurer au milieu des phrases anéanties de violence où brillent, « confiture exquise aux bons poètes, des lichens de soleil et des morves d’azur ».

(Jean-Noël Picq, extrait de la postface)

Monsieur Rutil, ou le monologue de la folie naissante – c’est-à-dire ordinaire -, puis galopante. Jusqu’à refaire le monde selon l’exact désordre de ses envies, par la grâce d’un langage extraordinaire et désentravé des freins logiques. Au départ cependant, rien de plus anodin que la vie de ce vigile en uniforme bleu, en casquette ornée d’un liseré blanc, payé pour assurer des heures tranquilles aux vingt-quatre locataires de l’immeuble dont il a la garde. Pour tous, Monsieur Rutil représente l’ordre. En fin de journée, c’est pourtant le même homme qui se met nu dans sa chambre blanche, s’étend à même le sol et laisse venir à lui les bruits de l’agitation d’une société qui lui est étrangère, ainsi que ses rumeurs mentales. Alors, Monsieur Rutil se met en chasse, au gré de ses pensées dangereuses, en des rêves éveillés qui élèvent ses désirs au statut de destin, pour que des orgies tristes ou sublimes consacrent l’extériorisation d’une violence supérieure. Monsieur Rutil, alors, sait se faire aimer par d’autres femmes que ces putains lasses que parfois il embarque au rabais, quand la nuit prend fin. Il attire l’intérêt et les attentions d’êtres exceptionnels, comme les soeurs Rutil, voisines homonymes, comme Irina Rutil qui pour lui fait l’amour en se passant la lame d’un beau couteau tout au long du corps. Monsieur Rutil est nu dans sa chambre blanche et tout devient possible avec ce roman qui n’est pas fantastique, au sens où l’entendent les codificateurs. Le livre est mieux que cela : il met froidement le doigt sur un noeud d’obsessions. Celles-là que d’autres écrivains, pour s’en débarrasser, désincarnent dans le recoin d’un genre littéraire. François Muir assume, comme on dit, il adhère jusqu’au bout au flux de ses fantasmes.

(Alain Dartevelle, Fiction)

On avait découvert François Muir grâce à un récit intitulé Walla, paru en 1986. Aujourd’hui, il publie un premier roman Monsieur Rutil, où le héros dérive sans cesse, à la fois dans le temps et dans l’espace. Et puis, il n’arrête pas de changer de peau, d’être deux, quatre, dix personnages, d’émigrer d’un esprit à l’autre. Il y a ici, c’est sûr, un écrivain.

(Jean-Baptiste Baronian, Le Vif/L’Express)

Court roman (133 pages), Monsieur Rutil n’a rien à voir avec les narrations habituelles. L’histoire de cet étrange vigile qui surveille le monde et son entourage d’un regard froid, participe à la fois de la dérive verbale et de l’errance poétique. Rutil n’hésite pas à se dédoubler au féminin, à faire part de ses rêves, de ses cauchemars, de ses angoisses. Il utilise les coqs à l’âne comme autant de coups de surin dans notre sensibilité écorchée.
Mais ce qui surprend surtout c’est le rythme torrentiel de ce texte fleuve. Les mots s’entrechoquent, brefs, nerveux comme des truites furieuses. Ou dévalent sans cassure en une cascade infinie.
La force de François Muir vient de là : de ce pouvoir à tenir en haleine non pas par une histoire mais par une vie intérieure, par une sorte de courant. Celui des mots. A la fois beau, inquiétant et pervers. Fortement recommandé en tout cas.

(Philippe Lacoche, Le Courrier Picard)

Le Vigile, sous-titré « roman » et initiale­ment intitulé Monsieur Rutil, a été publié [...] en 1987. Il nous conte une histoire moins « intempo­relle » que Walla, davantage ancrée dans ce qu’on a coutume d’appeler « le monde mo­derne » : une grande ville parcourue chaque jour par des milliers de femmes et d’hommes. Le naturel avec lequel ils s’agi­tent ne cesse d’intriguer Monsieur Rutil, héros du roman, vigile de son état. Ce der­nier se fait fort d’observer, en effet, les moindres gestes des habitants de son im­meuble et en informe son employeur, le trop poli Monsieur Quiniane. Dans l’im­meuble, entre autres, Monsieur Hella, et les sœurs Rutil, agaçantes homonymes du nar­rateur. L’aînée transporte partout un cou­teau avec elle, arme, chausse-pied ou godemiché… Mais c’est une autre affaire. Pour le moment, Monsieur Rutil se pose des ques­tions : il se demande qui il est, d’où il vient et pourquoi il est tombé. Il s’étonne des « ri­tuels et protocoles (…) préalables à toute espèce d’échange » auquel il ne peut, naturellement, participer. Qu’à cela ne tienne : il s’abstien­dra d’échanger. Il sera du côté du « rapt, vol ou viol, déchaînement de pulsions honni du plus grand nombre ». Monsieur Rutil, aussi, se souvient. Ses parents par exemple, qu’il voue aux gémonies, ont été retrouvés morts dans une forêt, ou sur les bords du lac de Tibériade. Mais Monsieur Rutil se rappelle surtout sa naissance véritable, c’est-à-dire sa venue au langage, paradoxalement apparen­tée aux récits mythologiques des morts : « Les mots me sont venus une nuit lors de la traversée d’un fleuve après avoir abattu une bête de somme. Ils se sont mêlés au sang. Nous avons fait le partage, les chiens et moi. Ils se sont contentés du sang. Je me suis repu du verbe. » Ainsi, les mots de Rutil, ces flux et reflux sonores lui traversant la cervelle sans presque d’interruption, bien loin de struc­turer le monde et de justifier son organisa­tion, le gauchissent, le déstabilisent et, au moins fantasmatiquement, le mettent à feu et à sang. Ils donnent lieu aux jubilations les plus frénétiques, aux plaisirs sexuels les plus barbares, aux plus démoniaques dépré­dations. Ce sont eux qui président au rythme, aux rebondissements, aux combi­naisons narratives du roman. « Que serais-je sans eux ? », se demande Rutil, « Le paysage qui m’anime s’émietterait. (…) Planètes, étoiles et galaxies reposent sur les fondations sonores que j’élabore sans fin. » Que Mon­sieur Hoffa se soit suicidé ou ait été sodo­misé par un nain jusqu’à ce que mort s’en­suive n’a guère d’importance. Que les demoiselles Rutil soient finalement les pa­rentes ou les doubles du héros, que Rutil soit vigile, poète ou dresseur de chevaux ne présente aucun intérêt. Non pas que nous soyons dans l’irréalité… Ou bien si. Mais nous sommes dans les mots, emportés par leur effroyable logique poétique. Nous nous repaissons des coups qu’ils se portent, des caresses qu’ils se font. Nous savourons la destruction qu’ils se sont donnée pour but. Nous sommes du côté de la subversion, du désir en liberté.

(Françoise Delmez, Le Carnet et les Instants)