Le Palais de haches

Difficile, difficile de parler d’un tel roman, ou bien faudrait-il user d’une multitude de métaphores à renouveler sans cesse, à réinventer à chaque page que l’on tourne, à chaque pas que l’on fait à l’intérieur du monde merveilleux et inquiétant de Dynaste Hercule, héroïne du livre et Reine de ce pays fantastique. Et bien que l’éditeur ait pu croire bon de glisser une note au milieu de ces pages afin d’avertir le lecteur qu’aucune référence littéraire et qu’aucun rapprochement n’étaient envisageables, je ne résiste pas à citer quelques-uns des noms qui me semblent venir dès la lecture des premières pages du Palais des haches. S’y mêlent tour à tour les accents d’un gigantisme rabelaisien où l’on retrouve avalés, digérés, déglutis quantité de matières, éléments, objets, les aléas et les attentes d’une épopée qui n’est pas sans rappeler la littérature médiévale d’un Béroul ou d’un Chrétien de Troyes, les éclats et les surprises d’une reine enfant dans un nouveau « pays des merveilles » que Lewis Caroll n’aurait probablement pas dédaigné de parcourir, enfin, le « Plume » de Michaux aurait peut-être trouvé en Dynaste une digne héritière à en juger par la manière dont s’effectue certaines des rencontres sur ces territoires où l’aventure se nomme « imaginaire » : «Cornant à pleins poumons s’avança bientôt une dame toute menue. [...] Elle se jeta sur moi, hurlant qu’elle était la nouvelle esthéticienne, m’arracha la tête, en fendit l’enveloppe crânienne, m’obtura la bouche à l’aide de fibres végétales, maintint la fente de mes paupières ouverte. « Quel âge avez-vous, madame Sirkis ? », fis-je, en riant aux éclats.» Le Palais des haches aurait pu s’intituler tout simplement « Liberté de rêver », tant ce conte regorge de trouvailles. Mettant en scène l’adolescence dans toutes ses peurs et ses cruautés innocentes, dans ses révélations les plus fabuleuses et les plus cuisantes, François Muir a réussi à mêler les rêves les plus enfouis aux réalités les plus contemporaines, osant lâcher la bride de rhétorique, d’effet de réel ou de toute autre contrainte qui pèse d’habitude sur le roman. Au lecteur de se laisser maintenant aller dans les arcanes de cette écriture aussi fantasmée que fantasmatique.

(Lionel Destremau, La Critique Littéraire)

Trois points de suspension suivis du mot  » Ensuite « . C’est ainsi que commence le troisième roman de François Muir, au beau milieu d’une aventure ou dans la foulée d’un événement fondateur (ouvrir la bouche ? prendre la plume ? avoir envie ?) que, de toute façon, nous n’avons pas besoin de connaître. Lorsque nous entamons la lecture du Palais des haches, les mots semblent déjà installés depuis belle lurette sur la croupe d’un cheval lancé à vive allure. Aussi nous sommes quasi sûrs que rien n’empêchera les ruades de l’indomptable cavale, ses sauts d’obstacles, ses hennissements, que personne ne pourra réfréner ses pulsions les plus folles, ses plus cuisants désirs. Qu’on épouse d’entrée de jeu le rythme du récit ou qu’on se sente au début un peu en décalage, que l’on participe d’emblée à son orgie de sonorités ou qu’on soit provisoirement un peu dur de la feuille, il faudra, de toute évidence, sous peine d’abandonner la lecture, tôt ou tard, s’abandonner totalement. Ne surtout pas s’acharner à dénicher, ici ou là, les sacro-saints liens de cause à effet, se demander à tout bout de champ « pourquoi », tenter d’extirper de l’improbable trame l’énigme centrale ou la crise génitrice. […] Son propos s’apparente à celui des épopées médiévales, récits magiques de quêtes irrésolues, comme chez Chrétien de Troyes avec Perceval ou Gauvin. La question qui se pose ici, de façon plus radicale peut-être qu’ailleurs, est celle, toute simple, de la liberté, et de la latitude où elle peut s’exercer. Quel est mon pouvoir ? Par rapport à quoi le mesurer ? François Muir, par la voix de Dynaste, n’en finit pas de trouver la combinaison juste entre l’imaginaire débridé et la lucidité la plus aiguisée, condition sine qua non à la réussite de son roman, et qui est, faut-il le dire, parfaitement remplie. Ne pas s’étonner si l’on éprouve le désir, pendant la lecture du livre ou une fois celui-ci refermé, de faire une épouvantable bêtise.

(Françoise Delmez, Le Carnet et les Instants)

Surgit parfois, dans une succession de vagues presque monotones, un sursaut inattendu, qui rompt le rythme d’ensemble et ne s’explique guère. Il en est ainsi du roman de François Muir, Le Palais des haches, objet visible non identifié et qui prend par surprise, au point de déconcerter le lecteur, dans un premier temps au moins. Aucun ouvrage ne mérite qu’on dise de lui : voilà ce qu’il faut en penser. On en pense ce qu’on veut, toujours. Mais ici encore bien davantage. Ce qui pourrait irriter certains amusera les autres, et Le Palais des haches, on le pressent, va susciter une guerre de lecteurs, entre défenseurs acharnés et adversaires résolus. Le plaisir pris à ce roman nous oblige à choisir notre camp.

(Pierre Maury, Le Soir)