Texte d’Yves Namur

François Muir (1955-1997) ou l’éloge d’un athlète du coeur

Cette formule donnée en son temps par Antonin Artaud, c’est celle-là même par laquelle, cher François, cher Jean-François, tu avais fait le souhait que je parle de toi et de tonoeuvre « le jour où la chose se présentera ».

La chose au regard pâle s’est présentée ce 5 septembre 1997, cette chose dont Jabès disait qu’elle était « sans partage », qu’elle était « au plus simple, au coeur de l’écorce ». La mort s’est donc présentée à toi, l’athlète du coeur. Il est aujourd’hui trop hâtif, dangereux et illusoire même (pour l’ami que j’aurai été et le lecteur d’une oeuvre), de vouloir pénétrer au coeur, au tréfonds de ta pensée.

Il faut peut-être laisser cela – et parler ainsi de cette situation ne te garderait pas indifférent, je le sais -, il faudrait donc laisser tout cela au carnaval d’embaumeurs qui se presseront à ta porte… Mais il y a certes mieux à faire ; c’est par exemple, traverser avec grande lenteur, le coeur et les pieds nus Le Palais des haches. Ce roman qui n’est pas un roman, ce roman qui n’est pas un poème ; un livre qui n’est pas là où l’esprit des habitudes voudrait qu’il fût. Un livre d’ailleurs, mais faudrait-il dans nos raisons et nos registres trouver une familiarité que j’évoquerais sans peine Ulysse de Joyce ou Alice de Carrol. Un livre du mouvement intérieur, de la circulation intérieure des fluides. Un livre, comme tous ceux que tu écrivais, dévoué à l’étrange beauté de l’étrange. C’est aussi éprouver (mettre à l’épreuve) cette évidente beauté de L’Hypothèse du miroir. Autant de poèmes qui vivent et voisinent de près L’Ouvert et Le Vide essentiel et unique.

Ici
Où je puis dire
Endurer les pires privations,
Les liens sont rompus
Entre le souffle et la mémoire.
Seuls me guident,
Dans le miroitement
De leur langue,
L’inaudible,
L’intervalle.
(extrait de L’Hypothèse du miroir)

Je me souviens à propos de ce livre que l’évocation de Milarepa, le poète et sage tibétain, montrant le chemin de la délivrance et de l’omniscience, t’avait beaucoup réjoui. Pouvait-il en être autrement, toi qui auras saisi et rejoint la sagesse de Bouddha jusqu’en extrême instant d’être ? Et il serait bien impensable par ailleurs de t’approcher quelque peu sans cette connaissance de l’Orient, ton Orient. Jabbès, encore lui, écrivait dans El ou le dernier livre, ce qui pourrait être la trace ultime de ton chemin : Notre expérience de l’écriture n’aura été en dernière analyse, qu’un pas de plus dans la mort. Nous reste, François, ton oeuvre publiée et pour une bonne part inédite, qui comme toi-même et le KOAN, n’en finit pas de s’ouvrir.