Texte de Jacques Izoard

François Muir en ses filigranes bleutées

Chez François Muir, d’emblée, la confusion du savoir et de l’ignorance apparaît à travers un vertige perpétuel. Et nous sommes en présence d’un tonneau sans fond de mots, d’un pas de vie qui, jamais, ne s’arrête, comme si la page avait horreur du vide. Poèmes qui vont de rupture en rupture et qui, en aucune façon, ne se ferment sur eux-mêmes pour laisser ouvertes toutes les possibilités du langage.

Accroché au texte, à son texte, François Muir en explore toutes les possibilités, excavations de mots ou sommets des vocables. Pour lui, le poème est une sorte d’idée fixe qui le taraude. Il ne s’agit certes pas d’être sûr de soi-même, mais, plutôt, de se livrer à une sorte de flux vital, flux vital d’une incroyable richesse, fait de délectations profondes, de douleurs aiguës, de désenchantements mortels, mais aussi du plaisir vif des mots constamment entrelacés en une chaîne sans fin. Il parlera lui-même de « l’effervescence spirale », expression d’une justesse inouïe.

Cette poésie, de plus, me semble tout à fait autonome dans son existence même, dans la mesure où elle ne se réfère à aucune autre parole poétique établie. Et c’est peut-être cette raison qui fait qu’elle n’a émergé qu’assez tardivement et avec une certaine difficulté.

Je ne veux pas dire par là qu’elle n’a pas d’ancêtres ni de contemporains, alors qu’au contraire entre François Muir et son époque, une grande osmose existe car cette œuvre accuse (ou accueille, comme on voudra) tous les déchirements de son temps, mais, d’une certaine façon, sans avoir l’air d’y toucher et avec des mots d’une pure beauté.

Or la beauté paraît souvent suspecte, comme le plaisir. On y décèle souvent une espèce de volonté délibérée. Et les reproches de s’accumuler : l’auteur n’est pas sincère, il veut faire beau, il veut séduire à tout prix.

Rien de tel dans l’œuvre de François Muir qui écrit comme il respire, sans effort, même si ses mots sont souvent chargés (estampillés, dirais-je) de sentiments contradictoires, de coups de cœur, de coups de poing, de coups d’émotions vives.

Quant à la richesse de sa langue, de son langage, c’est vrai, elle occulte parfois la lucidité du texte, sa véracité. Et la lectrice, le lecteur ne vont pas plus loin que la proximité immédiate des mots ; ils se contentent de savourer le texte, sans tenter d’aller au-delà. Car il y a texte et texte, l’envers et l’endroit. Précisément, chez François Muir, la plupart du temps, les deux se confondent et l’on ne pourrait pas glisser entre les deux la plus fine lame qui soit.

Il est vrai que les lecteurs sont vite déconcertés si ce qu’ils lisent ne ressemble à rien de connu, s’ils ne peuvent appareiller l’œuvre à d’autres œuvres. Ils se trouvent alors en des terrae incogitae qui les désorientent. Cela m’apparaît d’autant plus pertinent ici que les textes – je parle essentiellement des poèmes – ne se laissent pas si facilement circonvenir.

Que votre souffle effleure les poèmes de François Muir ! Un nouveau sens apparaît. Passer les doigts délicatement sur les poèmes de François Muir, en émerge un nouveau poème. Ici, rien n’est figé et tout ressemble à la mer ou turbulente ou apaisée. De circonvolutions en circonvolutions, de remous en remous, les mots eux-mêmes, comme personnifiés, nous entraînent toujours plus avant. Et, surtout, qu’on n’aille pas « choisir » tel ou tel poème, et c’est en cela que le projet d’édition de Didier Devillez me paraît exemplaire : l’afflux même des poèmes nous éblouit, nous surprend, mais ne nous rassasie pas vraiment, on se sent plutôt portés vers « ailleurs », « ici », « nulle part », simultanément. Et tout le monde sait qu’ailleurs, nulle part et ici sont les véritables pays des poètes. Et où, comme l’a écrit en toutes lettres François Muir, « personne ne semble s’égarer ».

Il ne faut pas non plus oublier que ce poète écrit au plus pressé : pas de longues digressions, pas de charabia enchevêtré, pas d’oiseuses litanies crépusculaires ! Non ! Une langue tout en brisures et qui retrouve toujours, en son saccage même, la vérité de la matière brute.

Foin d’embellissements ! Foin de coquetteries inutiles ! Et sans cesse des questionnements essentiels. Citations éparpillées :

Quelles secrètes latitudes ?

Quelle est la forêt ?

Quelles mains hors de quels précipices ?

Où poser la tête désormais ?

L’éventuelle difficulté des textes de Muir provient du fait suivant : il pose des questions, mais les réponses ne suivent pas. Elles ont peut-être, d’ailleurs, précédé les questions. D’où ce grand tohu-bohu jubilatoire.

En outre, cette poésie-ci est une poésie dangereuse et rebelle. Une poésie constamment prise en flagrant délit de poésie, justement.

Cette formule n’est pas vraiment de moi, mais du poète lui-même, dans un court texte ancien, extrait de Le cri du Mâ :

Poésie flagrante dans les
murs, les vitrines et les
bouteilles de la ville,
elle est partout ;
dans les yeux, les aveugles,
les femmes de couleur et les histoires
contées tout bas.