Texte de Jack Keguenne

François Muir : l’appel à l’image, au visage

J’ai peut-être un regard un peu déformant mais il me semble que François Muir a un parcours bien belge. Je commencerai par l’absurde : ne range-t-on pas sous le vocable de belgitude, une liste de personnalités hétérogènes aux talents originaux ? L’oeuvre de Muir, inclassable, y trouve bien sa place. Muir, comme d’autres (je songe à Michaux), a fait de grands voyages et a été séduit par l’exil ; il était en conflit mais pas en rupture avec ses origines. Il a été, autre caractéristique à mon avis, polymorphe et impliqué dans différentes pratiques artistiques. Enfin, il a eu, comme bien d’autres chez nous, beaucoup de difficultés à être publié et à se faire reconnaître même s’il se souciait plus de création que de vanités mondaines.

J’ai assez connu François Muir pour témoigner qu’il ne vivait que pour et par la littérature. Il était d’une curiosité insatiable et s’arrêtait à tout ce qui intriguait son esprit ou touchait son émotion, de la scholastique médiévale à la poésie russe, pour m’en tenir à ces exemples. Il était passionnant et passionné et aurait voulu pouvoir tout lire mais il connaissait ses limites, il se savait incapable d’absorber 500 pages par jour…
Muir était un solitaire. Dès l’adolescence, il lit et il écrit. Homme de pulsions, l’écriture est pour lui une seconde nature qu’il travaille à jet continu, non seulement pour produire une oeuvre qu’il ne cherche pas toujours à publier mais aussi une correspondance particulièrement volumineuse. Il peint aussi et organisera quelques expositions. Il rencontre Frédéric Baal et les fondateurs du Plan K et, dans cette mouvance théâtrale, devient acteur, se produit dans des spectacles qui tournent dans le monde entier. Il découvre alors des auteurs d’avant-garde comme Burroughs ou Bowles, il entre en contact avec Marc Dachy, qui publie la revue Luna Park et sera son premier éditeur. Dans les années 90, il s’exile en Thaïlande où il s’installe, se marie et a deux enfants. Il revient en Belgique fin 96 pour se faire soigner mais, à 42 ans, il est emporté par un infarctus.
D’aucuns, parmi ceux qui ont lu ses récits, pourraient dire qu’ils n’ont ni queue ni tête. Muir y cultive une écriture qui est aux confins du surréalisme, du fantastique et de la liberté poétique, il impose un déroulement qui tient de l’épopée loufoque et de l’initiation secrète. Son style est baroque sans relâche, ses phrases, comme les événements qu’elles relatent, se composent, fleurissent et brillent puis explosent et se décomposent pour laisser place à de nouveaux rebondissements. Cette permanente métamorphose ne recherche pas la confortable tranquillité du rationnel mais s’établit dans le chaos, comme l’imperceptible mais constant travail des cellules maintient et porte plus loin une vie qui bat son plein. L’auteur est une forme de dieu impliqué dans la genèse ; ici, il ne se préoccupe pas de révélation tonitruante mais de la fondation d’un désordre (plutôt que d’un ordre) suffisamment riche pour se perpétuer lui-même, quels que soient ses beautés fugitives ou ses règlements grotesques. Dans l’oeuvre de Muir, l’esprit fait feu de tout bois mais sans jamais se détacher de la chair ; il n’y a pas de projection conceptuelle, élaborée dans l’abstraction, la quête, aussi spirituelle qu’elle soit, n’élude pas les nécessités organiques en leurs aspects triviaux. De plus, elle accorde aux différents aspects de la matière les mêmes qualités : le minéral, le végétal et l’animal ont les mêmes valeurs et toute espèce de quête doit se nourrir de son cheminement car elle ne connaîtra jamais l’aboutissement. Ni queue ni tête peut-être, mais une cohérence dans l’interrogation et dans la prise en compte des violences de la condition humaine.

Si son écriture en prose est baroque, foisonnante, Muir, à l’inverse, travaille le poème dans l’épure, encore que, on va le voir, sa manière d’aller à l’essentiel peut prendre des chemins de traverse et s’allonger. Mais commençons par parler de l’objet : Le mort des commencements regroupe six titres qui sont publiés en cinq volumes. On saura gré à Didier Devillez de la belle qualité de présentation de ces ouvrages (dont il faut couper soi-même les pages) et du choix de la typographie. [...] Pour le reste, j’ose le dire, il n’y a rien à jeter. Non, tout n’est pas luxe, calme et volupté mais tout est dense, intense et exigeant.

Derrière le titre générique, voici ceux des recueils : L’hypothèse du miroir, La tentation du visage, Itinéraire de l’éclipse, Les disparitions, Dans l’ignorance des territoires et Le mort des commencements. Cette seule nomenclature des titres me donne le vertige : il y est question du visage, donc du vivant, du double et de l’image, de la présence et de l’absence – une disparition qui peut être définitive – mais aussi d’une géographie qui touche jusqu’aux astres, d’un cheminement dans l’inconnu, d’un début déjà chargé de sa fin. Sous ses titres s’érige une poésie mais fermente une métaphysique. Je ne suis même pas sûr que lorsqu’il précise qui est ce mort des commencements (« l’astre »), il livre réellement une clé ; il donne plutôt, au miroir des interrogations, une image poétique qui s’abouchera à bien des serrures mieux qu’elle ne les ouvrira. Mais Muir, poète, est en quête et il s’agit de cheminer plus que de trouver, de débusquer plus que de résoudre. Ainsi, on le voit souvent « marcher », être « seul » ou à un « seuil », « apparaître » ou « disparaître » dans un « désert » ou un « abandon ». On le trouve « à la recherche d’un visage » dans une lumière qui tantôt « dépossède » tantôt « naît en silence ». Ce parcours est marqué de géométrie, de topographie et le monde y est montré comme plus fort et plus violent que l’individu qui s’y déplace. Il y a dans le même temps une inquiétude et une sérénité ; celui qui cherche porte déjà en lui la blessure du premier vagissement, les « larmes lentes de l’enchantement » ou « la ferveur des plaies », il sait que la chute est sa demeure. Il a beau dormir, progresser lentement, marcher, danser, quitter, jamais il ne se sépare de lui-même. Questionner cet amont de soi-même est absurde, aussi Muir l’emporte-t-il sur ses chemins comme un état de fait pour porter ailleurs ces interrogations. Il n’y a pourtant aucun désir d’exotisme ; certes, les lieux ne ressemblent pas aux paysages de chez nous mais j’incline à les prendre comme des lieux génériques, emblématiques (désert, bord de fleuve, chemin de pierres…). On pourrait trouver ces endroits inhospitaliers mais ce qui surprend, c’est qu’ils sont totalement habités par ce que recèle le poème. Ce qui est posé en quelques vers occupe tout l’espace et les mots frémissent comme la lumière vibre et pèsent comme les cailloux tombent. De même qu’un fleuve ne remonte pas à sa source, Muir interroge sa conjonction au monde en sachant que l’acte de questionner crée, à la fois, le temps et la distance – et qu’il faudra les accepter tous deux même en l’absence de réponse… C’est d’ailleurs de cette manière qu’il construit ses poèmes : soit qu’il mette en bascule dans le vers à venir un mot clé, soit qu’il construise des strophes dépendantes d’une proposition principale, cherchant à la préciser mais sans la reprendre en entier. Au fil des volumes, les poèmes sont tantôt concis, dépouillés à l’extrême et souvent dépourvus de verbe, tantôt plus lyriques, suite d’images en vagues successives, à moins qu’ils ne deviennent interrogatifs, questionnant un « tu » qui ressemble fort à une image dans le miroir.

Ce qui s’exprime, ce n’est pas une sérénité mais ce n’est pas non plus un cri ni une douleur, c’est quelque chose de plus sourd, jailli d’un lointain intérieur et qui porte comme il emporte. Si Muir utilise la capitale à chaque nouveau vers, il faut noter qu’il y recourt systématiquement pour les mots « Nombre », « Rire » et « Autre » ; le choix est significatif. Et, dans ces poèmes, l’autre n’est personnalisé que sous la forme d’une « très jeune femme » qui se trouve le plus souvent au bord du fleuve ou d’une rivière. On remarque aussi une attention pour l’atonal, pour le lait et cette neige récurrente, semblable à la page blanche, à la pureté qui ne veut pas se dire, à cette évidence sur laquelle tout peut s’inscrire mais qui a déjà tout effacé de ce qu’elle recouvre. Et encore n’ai-je rien dit de ce qui invite à grandir. « Je vais, ravi, de par le champ neutre de mes fondations. »